Quelques repères historiques

Au tournant des années 1950, on découvre un très grand créateur et influenceur : Paul Buissonneau. Comédien et chanteur, il quitte la France pour accoster sur les rives d’un Québec prometteur et recrée ici un accès direct à l’art vivant, au cirque à l’Européenne, à l’improvisation et à la Commedia dell’arte pour le jeune public et les familles.

La Roulotte, spectacle nomade, voyage et offre du bonheur, du jeu visuel, de la pantomime, dans les parcs de la ville de Montréal et des environs pendant 30 ans. Encore aujourd’hui, la version moderne de La Roulotte poursuit son parcours et va, en toute liberté, à la rencontre du public. C’est une onde de choc. L’influence de cet artiste au Québec est gigantesque, comme son talent. Il est la preuve que le théâtre, et surtout, que l’Art de rue possède sa propre poésie, sa propre identité. L’Art de rue rassemble et touche les gens dans leur quotidien.

À la suite de cette première impulsion, les conditions propices à l’éclosion des arts de rue au Québec se mettent petit à petit en place. Expo 67, l’exposition universelle érigée sur les îles créées au sud de Montréal, dans le fleuve Saint-Laurent, fera découvrir à ses millions de visiteurs les plus grandes réalisations de l’humanité. Les formes d’art les plus variées en provenance de partout (et présentées tout autant dans des salles aux configurations nouvelles, aux technologies nouvelles qu’en extérieur sur le site), créeront un rapport direct avec un public mobile et appréciatif de cette formule extérieure à l’accès facile.

Puis, dans l’élan donné par mai 68 en Europe, s’ouvre la grande époque de « la démocratisation de la culture ». L’année 1969 marque la création du Grand Cirque Ordinaire, créé par Paule Baillargeon et cinq autres comédiens aux brillantes carrières à venir. La compagnie fait la part belle à l’improvisation, à la musique et à l’imaginaire dans un nouveau rapport avec le public, qu’elle part d’ailleurs rencontrer en tournée en dehors des grands centres.

Pendant la période 1970-1980, les arts de rue, qui favorisent l’amalgame du théâtre, de la musique, des arts du cirque et de l’art clownesque, se développent. Des visages se dévoilent, entre autres, ceux de Reynald Bouchard, Ben la Barouette — Benoît Ranger, Chatouille — Sonia Côté, Chocolat — Rodrigue Tremblay, Bezom - Guy Caron, Dezo — Jean-Pierre Desaulniers et Balthazar — Michel Deschamps, personnages de transformations et d’images fortes. Comme la formation en jeu clownesque n’existe pas encore au Québec, Sonia Côté, Rodrigue Tremblay et Guy Caron quittent le Québec pour parfaire leur art à l’école de cirque de Budapest, en Hongrie, pendant que la formation de la majorité des autres artistes de rue se fait au Québec en autodidacte. Parmi les initiatives qui visent à répondre aux multiples besoins de formation, Michel G. Barette crée, en 1978, L’Atelier Continu, un collectif artistique inspiré du Bauhaus, qui sera actif jusqu’en 1986.

Voilà une période de grande effervescence. Le Plateau Mont-Royal se transforme en un quartier à très forte énergie culturelle. Les arts de rue démontrent une créativité débridée. La rue Ontario, le café La Grande Passe, réunissent les principaux acteurs du milieu créatif et underground de l’époque. Les fêtes de quartier prennent les rues. Les grands festivals emboîteront le pas, et l’on pourra voir des arts de rue au Festival d’été international d’été de Québec, à La Grande Virée qui deviendra le Festival Juste Pour Rire, et au Festival de Jazz de Montréal. Les grands événements accueillis par Montréal mettent également à leur programme des arts de rue. Notamment, les Jeux Olympiques de 1976, avec : « Corrid’art », qui proposait, sur la rue Sherbrooke entre Saint-Mathieu et le Stade Olympique, des installations en arts visuels, aménageait des espaces scéniques, installait des terrasses où le public, les passants et les touristes pouvaient assister à des spectacles fixes, ou croiser des spectacles mobiles. Les Floralies seront un autre événement qui programmera, pendant plus de soixante jours consécutifs en 1980, des spectacles d’arts de rue parmi les massifs de plantes et de fleurs aménagés sur le site des îles de l’Expo.

La période des années 1980-1990 dévoile le créateur Gilles Ste-Croix, inspiré par le Bread and Puppet Theatre au Vermont. Alors gérant du Balcon Vert à Baie-Saint-Paul, l’artiste développe une programmation qui permet l’arrivée des Échassiers de la Baie, et sa mutation en Le Club des talons hauts, regroupement d’artisans en quête d’expériences culturelles novatrices. Le mouvement conduira à l’organisation de La Fête Foraine de Baie-Saint-Paul, le rendez-vous incontournable des artistes et compagnies des arts de rue, de 1982 à 1984, et qui donnera naissance au Cirque du Soleil, lors de Québec 84, la fête commémorative du 450e anniversaire de la découverte du Canada par Jacques Cartier, dans le cadre de laquelle le Cirque effectuera une tournée dans 11 villes au Québec, début remarqué d’un parcours fulgurant, toujours en cours.

De leur côté, des compagnies comme Les Enfants du Paradis, qui deviendront Carbone 14, L’aubergine de la Macédoine, qui deviendra le Théâtre de l’Aubergine, Circus, qui deviendra Dynamo Théâtre, L’escouade de l'Instantané, Cirq & Fantaisie et Le Pouet Pouet Band, présentent des créations originales qui mélangent les genres, les formes et les esthétiques. Les années 1990-2010 voient le nombre d’artistes et de compagnies d’arts de rue se multiplier et se diversifier au fil des possibilités offertes par les festivals et les événements qui présentent des arts de rue, notamment le Festival de théâtre de rue de Shawinigan, déménagé ensuite à Lachine, Les Escales improbables et La Rue Kitétonne, sans oublier les grands événements qui continuent de faire appel aux arts de rue pour leur originalité, leur pluridisciplinarité et leur proximité du public, tels que l’organisation du 350e anniversaire de Montréal, en 1992, l’organisation du 400e anniversaire de la fondation de Québec, en 2008.

La pratique s’enrichit des apports des rencontres avec certaines des compagnies internationales présentées dans les festivals majeurs, de même que du concours des diplômés des écoles de théâtre, de musique, de danse et de cirque qui trouvent dans cette forme libre un véhicule privilégié pour leur créativité sans bornes disciplinaires de même que pour une rencontre plus riche avec le public. Un va-et-vient entre la salle, en hiver, et la rue, en été, s’amorce pour certaines compagnies qui traduisent en salle leurs expériences multidisciplinaires acquises en rue. Certaines compagnies commencent même à rayonner à l’international, telles L’Ensemble Karel, Les Walkyries, Les Sages Fous, La Tête de pioche, L’Orchestre d’hommes-orchestre, LaboKracBoom ou Les Foutoukours. Toutefois, la reconnaissance de cette forme, de sa pratique et de son importance dans le paysage artistique du spectacle vivant s’avère difficile à obtenir, en conséquence de quoi le soutien à la création et à la diffusion demeure une portion congrue. Les arts de rue se trouvent ainsi dans une situation tendue entre, d’une part, la perception très positive manifestée par le public et les organisateurs de festivals et d’événements, et, d’autre part, la tiédeur des instances culturelles.

Ainsi 2009 a vu le milieu se regrouper en mettant sur pied une association, le Regroupement des arts de rue du Québec, qui vise justement à la reconnaissance de cette forme d’art, au soutien des artistes et compagnies dans leur développement artistique, promotionnel, administratif et dans leur diffusion. Le RAR regroupera au fil des années, une soixantaine de membres qui s’y joindront pour échanger sur les nombreux défis auxquels ils doivent faire face et pour trouver les moyens d’en solutionner la problématique. En 2020, une cinquantaine de membres y sont toujours actifs et plus que jamais impliqués à se développer, à s’entraider et oeuvrer à faire mieux connaître et reconnaître la spécificité de leur discipline qui a pris racine dans une pluralité artistique et surtout, qui s’inscrit dans une histoire d’audace, d’excellence et d’authenticité.